16/08/2005

Mesdames sans gêne

Enlevant successivement le haut, le bas et la culotte du partenaire, la littérature féminine a, ces dernières années, tout osé. Mais y a-t-il une vie après l’indécence ?

Autrefois, on faisait Normale sup ou Sciences po avant de se lancer dans la carrière des lettres ; aujourd’hui, seulement popo. Les romanciers ont l’éloquence de leurs entrailles : ils déversent dans leurs livres, comme des agriculteurs en colère sur le perron des préfectures, tout un lisier de vies rêvées, soumises au sexe, livrées au crime, vouées à la débauche. Posait-on encore, il y a quelques années, la grande ques-tion qui hanta le cerveau cultivé depuis l’invention du point d’interrogation : qu’est-ce que l’homme ? Les gens de lettres préfèrent, de nos jours, ré- gler les affaires courantes, telle celle-ci, que formula si joliment Catherine Cusset dans « Jouir » : « Peux-tu me masturber avec la chose en plastique ? »

Il est vrai que, de Linda Lê à Rochelle Fack, la littérature féminine a tout osé, ces dernières an- nées, enlevant successivement le haut, le bas et la culotte du partenaire. Voyez Christine Angot, réglant ses comptes avec le monde dans une prose frénétique et désespérée, Annie Ernaux, qui a fait du strip-tease un genre littéraire, ou encore Ma- rie Darrieussecq, qui s’illustra, avec « Truismes », dans la veine charcutière. Sans oublier Virginie Despentes, l’emblématique Garbo du sexe fin de siècle : après avoir travaillé dans ces établissements qui font rêver les mineurs en ce qu’ils leur sont interdits, l’auteur de « Baise-moi » et des « Chiennes savantes » chamboula, elle aussi, les hormones de la littérature.

Que lit-on, sous ces plumes animées par un ardent désir de guerre, quelles histoires se di-sent, quelles vies se confessent, quels sacs enfin se vident pour l’intérêt du pervers, du voyeur, du psychodégoûtant ? L’obsession du corps, c’est entendu, mais celui-ci victime des pires labours, tortures, crucifixions. « Je n’ai plus que ce rêve de lacérer le sexe à grands coups de couteau, le tuer, anéantir la douleur », écrivait cet automne Claire Legendre dans « Viande ». Quoi d’autre ? Une égale porosité de l’être, une diminution du sentiment d’identité, d’appartenance à un corps et à une vie. Ainsi de ces individus génétiquement modifiés, femme-cochon chez Marie Darrieussecq, femme-garçon chez Claire Legendre, double identité, chez Lorette Nobécourt, d’une héroïne partagée entre nostalgie de l’innocence et obsession de la culpabilité. « Tout va et vient dans un maelström infini de non-sens, d’horreur et d’amour », écrit encore l’auteur de « la Conversation ».

L’amour moderne trouve ainsi son modèle dans un glissement incessant, fluide, un va-et-vient de soi à soi, sorte d’autopénétration qui témoi- gne d’une hantise du dehors, où les maladies sexuelles sont à craindre et où rôdent les malades sexuels. Ce sont les joies de la masturbation telles que Catherine Cusset les décrit dans « Jouir », inventant la figure dite du taille-crayon - « le manche de la brosse à cheveux par-devant, un crayon de l’hôtel dans le trou du cul ». Quant à l’auteur de « Horsita », elle imagine la chose avec un crucifix, manière, en somme, de pratiquer la messe plutôt que d’y assister. La branlette, chez Nobécourt, c’est l’infini mis à la portée des vagins.

D’un roman à l’autre, femme comme style pourtant varient : d’un côté, la frénésie poétique de Nina Bouraoui, la violence verbale de Linda Lê, la fantaisie décalée d’Amélie Nothomb, la fièvre stylistique de Rochelle Fack, le lyrisme exubérant de Lorette Nobécourt, la folie dure de Christine Angot. Aux grands élans mystico-turbulents de ces nouvelles marquises de Sade, il faut opposer la froideur de Valérie Mréjen, qui, dans « Mon grand-père », racontait son enfance comme on copierait l’annuaire, ou bien la neutralité de Catherine Cusset, rapportant son ardent désir des hommes dans un style laconique, comme tendu lui aussi vers l’éphémère jouissance de l’instant.

Les femmes ont investi, on le voit, la place du sujet désirant, câlinant, faisant la pluie et le beau temps. Cette féminisation symbolique du monde demeure contredite par une domination masculine dont la société ne s’est pas affranchie. Montaigne n’écrivait-il pas : « Les femmes ont raison de se rebeller contre les lois parce que nous les avons faites sans elles » ? Les romancières, du moins, ont pris les armes.

Didier Jacob,


Nouvel Observateur - HORS-SERIE n° 39

20:09 Écrit par B.I.T.C.H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/08/2005

des choses

se préparent, autrement, évidemment, intimement, séparément...

13:32 Écrit par B.I.T.C.H | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |