23/03/2005

Dédicace à Selles

Alors voilà, la saison se répète. La saison de la déprime. Certaines adorent ça, s’y complaisent, s’y isolent tout en préférant que tout le monde les voit. Alors, se rouler dans la boue pour s’excuser d’être sale, parcourir des champs d’orties en se couvrant de bave puis s’amuser à être déprimé, tout ça devient excitant, puis radicalement principal à son idéal de vie.

Dans les salons, on dit : « ah oui, cette année, j’ai adopté trois petites déprimes, j’en suis très satisfaite ».

 

Alors, on paie cher les rebouteux de l’âme, les tourneurs de perception. On leur dit nos maux en murmures et gémissements, eux, ils avalent tout crû, évidemment, ils ont choisi de faire ça, puis on serre leur main froide et on s’en va. On rentre chez soi ou on va chez les autres pour finalement leur gueuler dessus ou leur cracher quelques « bonnes vérités » parce que là, sur les autres, les inconnus, ceux qu’on ne paie pas, on peut vider son sac à vomi dans leurs plantes et s’essuyer les déjections canines sur leurs paillassons, parce qu’ils ne comprennent jamais rien…

Et au matin, entre un bol de Spécial Konnes et un jus d’orange galvanisé, on remplit de nouveau sa bouche d'immondices récoltées lors de cauchemars horRRRribles et autres angoisses plagiées.

 

Mais oui, on ne le dit pas assez mais la déprime, c’est chic, ça fait dandy, c’est très Romantique. On s’dit qu’on a rien compris quand on n’a pas souffert. Mais attention tout de même, toutes les souffrances ne sont pas bonnes à saisir. Faut choisir. Déboires ou induire.

 

Sur la grande liste des illusions perdues, les peines de cœur sont numéro un. Elles ont cette noblesse qui attendrit et qui provoque l’alanguissement de l’action. On croit que rien ne remplacera Pierre, que Pierre était le meilleur, puis le pire aussi. Alors, pour déclencher une maigre consolation, on court à la SPA chercher un nouveau compagnon, parce qu’être seul(e), c’est le mal du siècle. Ça, on l’a lu dans Pétasse Actuelle.

 

Les deuils, eux, sont shakespeariens, donc bien trop dramatiques pour le commun des mortels. Les dagues dans les cœurs, les larmes dans le haut-parleur. Regardez, messieurs dames, comme j’ai mal. Ô rage, ô désespoir… l’image de la veuve éplorée, ça donne une prestance, une élégance… quant à la mère coupée d’une de ses boutures, les autres acquiesceront délicatement de leur mine décomposée en espérant que ça n’arrive qu’à d’autres autres.

 

Il y a aussi les coups durs de la culotte, les trahisons du bac à sable, tous les aléas d’une vie amoureuse qu’on sait perdue d’avance. La fuite d’eaux, la fugue d’amour, l’adultère pépère, la chute d’escabeau, le passage du col fémoral, l’infarctus de l’anus… Ces déloyautés ne sont pas bonnes pour l’intégrité, elles perdurent souvent au creux d’une mauvaise réputation. L’humiliation n’a que rarement été à la mode.

 

Enfin, parfois, une petite solution finale est envisagée, une bonne tentative de suicide sabotée, un appel au secours périmé, une récidive annoncée, ça s’annonce avec une vision obscure, comme une carte de crédit refusée, ça vous entame le cerveau et ça vous lance contre une lame de rasoir. Rien de tel pour créer l’événement. On s’assure auparavant que le répertoire téléphonique est ouvert à la page de la bonne poire, et qu’on s’est bien épilé pour ne pas affoler les pompiers.

 

La saison de la déprime est arrivée, une bonne petite dépression en solde, faite sur mesure pour enlever cette cellulite d’hiver sur les fèces.

 

(Illustration de Valérie Berge)



09:42 Écrit par B.I.T.C.H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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