21/03/2005

Féminisme et littérature - Dossier externe mais quête interne

tenez, de la lecture et de la réflexure:

 

Féminisme et littérature, Dossier de Saba Bahar et Valérie Cossy

 

Le canon en question : l’objet littéraire dans le sillage des mouvements féministes

 

1- Grand Angle

 

Thérèse Moreau. Promenade en Féminie : Christine de Pizan, un imaginaire au féminin

 

Célèbre en son temps parce qu’elle était une femme savante, Christine de Pizan est tombée dans les oubliettes de l’histoire parce qu’elle était femme. Elle fut redécouverte au XXe siècle grâce aux études féministes d’outre-Atlantique parce qu’elle était femme et écrivaine. Dès le début de sa carrière Christine profita et souffrit de ce paradoxe. Vilipendée par certain·e·s, adorée par d’autres, c’est Christine la femme que l’on juge à travers des textes qui, souvent, n’ont d’autres fonctions que de servir de support à un jugement moral. Or s’il est essentiel d’étudier les œuvres et leurs thématiques, on ne saurait oublier que Christine construisait avant tout un monde imaginaire au féminin.

 

Leah Price. Genre et lectorat: le cas de George Eliot

 

Dans cet article, Leah Price remonte à l’origine de la réputation de pédante dont souffre la romancière George Eliot aujourd’hui encore. Elle nous montre concrètement comment cette image a été déterminée par des choix éditoriaux du vivant de l’auteure et comment le statut canonique d’une part et le genre (gender) de l’auteure de l’autre ont toujours limité la réception de son œuvre.

 

Stéphanie Janin. Comment récrire l’histoire littéraire ? L’exemple du théâtre des suffragettes

 

En se basant sur l’exemple du théâtre des suffragettes anglaises, que la recherche féministe et les études genre ont permis de redécouvrir, l’article questionne la lenteur avec laquelle l’histoire littéraire assimile les contributions des « autrices ». Ces pièces, qui ont participé à l’avènement du théâtre moderne et dont les innovations formelles méritent une plus grande attention, ont été écartées de son histoire en vertu d’une théorie esthétique aussi partiale que contradictoire. Appuyant la thèse de Catherine Kelly selon laquelle le discours critique de la modernité s’est construit sur une norme masculine et cosmopolite qui se déclarait universelle, l’analyse démontre que ces pièces ont été doublement déconsidérées, en tant qu’écriture dite " féminine ", mais également en tant que pièces " militantes ". Tout en démontrant que l’assimilation de ces contributions passe nécessairement par une remise en question de la théorie littéraire, l’argument souligne aussi le besoin d’analyser les contraditions des critères formels au sein du discours féministe et des études genre pour pouvoir reconstituer une tradition de la mixité.

 

2- Champ libre

 

Florence Boissenin. "Martin-pêcheur" de Gertrud Kolmar : un lien à Baudelaire ? Analyse d’un questionnement sur le genre du Poète

 

L’analyse du poème "Martin-pêcheur" de Gertrud Kolmar présentée ici montre qu’une perspective de genre peut apporter des éclaircissements à un texte qui resterait sans cela difficilement compréhensible. Après une brève introduction au poème, l’article en indique les passages problématiques et conclut à l’impossibilité de les interpréter sans le recours à des informations extérieures au texte. La piste de l’interprétation biographique débouche sur le constat qu’elle ne permet cependant pas de résoudre les énigmes du poème et se révèle problématique, notamment d’un point de vue féministe. C’est une analyse poétologique, basée sur l’ensemble du cycle de poèmes dont "Martin-pêcheur" fait partie qui s’avère à même de fournir des réponses. Cette analyse permet de comprendre le poème comme un écho à "Bénédiction" de Baudelaire et suggère que Gertrud Kolmar s’interroge dans "Martin-pêcheur" sur le rapport qu’une femme poète entretient avec la tradition presque exclusivement masculine dans laquelle elle écrit et tente de se définir.

En annexe de l’article, un compte rendu sur Gertrud Kolmar fournit quelques renseignements sur cette auteure pratiquement inconnue du public francophone.

 

3- Parcours

Saba Bahar et Valérie Cossy

Des marges au cœur de l’institution universitaire: trajectoire d’une intellectuelle anglo-saxonne

Entretien avec Janet Todd

 

4- Comptes rendus

Catherine M. Müller ; Gisèle Mathieu-Castellani. La quenouille et la lyre ; Jules Falquet ;

Marie-Hélène Bourcier et Suzette Robichon (Éd.). Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes... Autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig ; Françoise Armengaud ; Jules Falquet. IZTA. La croisée des chemins ; Melissa Cardoza ; Ière manifestation lesbienne à Mexico (mars 2003)

 

5- Collectifs

Isabelle Boisclair ; Les Éditions du remue-ménage : vingt-cinq ans d’édition féministe ; Nadine Barreiro ; Nouvelles ressources électroniques pour l'histoire littéraire féministe. ; Suzan van Dijk

Ecrits de femmes: retrouver et réinterpréter les réactions contemporaines (XVIIIe et XIXe siècles)

 

6- Résumés des articles du dossier

 

L’esthétique littéraire a-t-elle un sexe ? Comment expliquer l’absence des femmes écrivains du panorama littéraire et du " canon " des grands auteurs enseignés dans les écoles et reproduits dans les anthologies? Cette absence relève-t-elle de faits objectifs – elles n’ont pas existé, elles n’ont rien écrit, ou ce qu’elles ont écrit n’est pas comparable aux œuvres de la tradition - ou de critères de réception implicites qu’une analyse pratiquée dans une perspective de genre peut dévoiler ?

 

Ce numéro de Nouvelles Questions Féministes tente de répondre à ces questions en faisant valoir diverses approches élaborées ces dernières années par la critique littéraire féministe. Les rubriques " Grand angle " et " Champ libre " proposent quelques études de cas qui mettent en lumière la manière dont le jugement esthétique littéraire, apparemment neutre, s’est fondé, au fil de l’histoire, sur un point de vue androcentrique implicite et sur un rapport de pouvoir entre les sexes normalisé. Thérèse Moreau illustre les différentes stratégies adoptées par l’écrivaine médiévale Christine de Pizan pour trouver une place dans la culture littéraire masculine de son temps : transsexualisme, travestissement ou écrire en femme qui sait distinguer entre sexe et genre. L’article de Leah Price fait état de la difficulté à dépasser le système des rapports sociaux de sexe inhérent à l’organisation des genres littéraires. Même les écrivaines qui parviennent à dépasser les contraintes imposées par des genres littéraires implicitement construits comme féminins ou masculins sont vite remises à leur place, ainsi que le démontre l’exemple de la romancière anglaise George Eliot. Stéphanie Janin examine la double discrimination subie par le théâtre des suffragettes anglaises, en tant que production dite " militante " et en tant qu’écriture dite " féminine ". Longtemps exclues des anthologies du " New Drama ", ces pièces sont néanmoins caractérisées par d’importantes innovations formelles ignorées par la critique. A partir des difficultés de compréhension posées par un poème de la poète allemande Gertrud Kolmar, Florence Boissenin offre un exemple de la capacité d’élucidation de la critique féministe pour des œuvres dont le sens, comme chez Kolmar, ne dépend pas de rapports de sexe normalisés implicites. Boissenin suggère que le sens généralement jugé obscur du poème de Kolmar dépend d’une vision du poète en totale rupture avec celle du poète homme développée par Charles Baudelaire fondée sur la transcendance et le désintéressement. Ensemble, ces articles nous font constater à quel point l’exclusion des femmes de l’héritage littéraire, relève, comme dans d’autres domaines socioculturels, d’une perspective masculine implicite sous-jacente aux critères de jugement, plutôt que de l’absence de talents féminins – et cela qu’il s’agisse du Moyen Age ou de l’époque moderne, du roman ou du théâtre, de la littérature anglaise, française ou allemande.

En complément à ces quatre études, ce numéro offre des pistes de réflexion pour la mise en valeur de l’écriture des femmes. Janet Todd est une universitaire britannique à qui l’on doit de nombreuses rééditions de textes de femmes ainsi que la compilation de dictionnaires consacrés aux écrivaines qui sont devenus des outils de recherche indispensables. Dans l’entretien présenté sous la rubrique " Parcours ", elle évoque ses motivations et son rôle par rapport à l’essor de la critique féministe anglo-saxonne, dont elle relève aussi les limites et les contradictions. Enfin, divers articles de la rubrique " Collectifs " esquissent l’importance de la presse féministe, des nouvelles technologies de l’édition et des réseaux de chercheuses dans la promotion et la dissémination des écrits de femmes.

Avec cet aperçu de l’apport de la critique féministe, qui a eu un impact considérable dans les milieux universitaires anglo-saxons, ce numéro de Nouvelles Questions Féministes contribue à combler une importante lacune dans les études littéraires de langue française.

Pour tout contact concernant ce numéro :

Saba Bahar, Saba.Bahar@lettres.unige.ch  ou Valérie Cossy, Valerie.Cossy@frmod.unil.ch

 

http://www2.unil.ch/liege/nqf/sommairesNQF/som222.html

 

NDLR* : Achetez le, pas pour nous, ni parce que nous le cautionnons mais pour vous, rien que pour vous, cadeau !!

 

* : http://b-i-t-c-h.skynetblogs.be/ Féminines sans mots en –iste (ou –yste)

 

(illustration de Barbara Krüger)


17:14 Écrit par B.I.T.C.H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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